L'Architecture Art Nouveau en Europe

par Alexandru Beldiman, Architecte

« Le courant Art Nouveau représente un mouvement romantique, individualiste et anti-historique, répandu dans toute l’Europe pendant 1890 et 1910 » écrit Wilhelm Pehnt dans le Lexique illustré d’Architecture Moderne paru dans une première édition en 1963, un an avant la grande exposition Jugendstil de Munich. Même si le romantisme peut être considéré comme un mouvement anti-historique, et en même temps est considéré comme menant le goût pour l’individualisme jusqu’au égotisme, l’affirmation de Pehnt est, jusqu’à un certain point, pertinente.

L’Art Nouveau est romantique. La méfiance contre la raison froide, l’exaltation du sentiment et de l’imagination, la recherche de l’évasion dans l’exotisme, sont des traits pur romantiques.

Art Nouveau est aussi un mouvement individualiste, qui propose une vision purement artistique pour la conception et la réalisation des artefacts. Pour la société du XIX siècle, était un attitude toute à fait normale de faire appel à un artiste pour résoudre les problèmes esthétiques posés par les machines et d’insister sur la beauté de la forme. L’architecture et les arts appliqués diffèrent d’un pays à l’autre et d’un architecte/artiste à l’autre, tout en maintenant une évidente unité dans cette diversité.

Le mouvement Art Nouveau est aussi anti-historique, car le Nouveau style est naît en réaction contre l’historicisme et l’éclectisme qui avaient dominé -dans différentes variantes- l’architecture du siècle. En plus, il vient avec l’idée de créer, enfin, une expression propre au XIXème siècle, synthèse des connaissances acquises pendant des décennies. Il faut quand même ajouter un bémol à ce chapitre, étant données les nuances nationales que l'on peut constater. Dans la plupart des cas, une forme de l’historicisme est présente, comme en Finlande [1] , en Hongrie, Russie et Roumanie, au centre et à l’est de l’Europe ou bien, à l’autre extrémité, en Catalogne, où l’un des membres marquants du Modernisme catalan, Pulg i Cadafalch, pratique un historicisme raffiné extrêmement intéressant.

En ce qui concerne la délimitation dans le temps, entre 1890-1910, elle trahit une perspective tranchée, on pourrait dire exclusivement ouest-européene[2] , car nous pouvons constater surtout en l’Europe de l’Est, mais pas seulement ici, l’existence en plusieurs formes de ce style, jusqu’à la première guerre mondiale et quelques   fois même après la guerre, quoique qu’ils furent des échos tardifs. Dans cette idée, voir les bains thermals de Budapest (1911 –1918), la Synagogue de Kazinsky (1912-1913), les œuvres de l’architecte D. Verner à Samare, en Russie et le pavillon de Russie à la Biennale de Venise (1914) etc. Pour mieux illustrer cette assertion, voici une statistique éloquente : Dans le livre «Budapest, Architecture 1900» écrit en 1990 par Tamas K. Pinter, on peut constater que, des 101 exemples d’architecture Art Nouveau présentés, 38 sont des œuvres achevées après 1910. mais aussi dans l’ouest de l’Europe, le Palais Berri Meregalli à Milan fut réalisé entre 1911 et 1919. Il faut citer aussi dans ce même sens, l’œuvre de Gaudi, continuée jusqu’à sa mort, en 1926, ainsi que de nombreuses autres exemples de Modernisme Catalan : la maison Sayrach et Carreras (1915-1918) ou l’église paroissiale de Vistabela de Jujol, bâtie entre 1918 et 1923. Pour ne pas parler du cas, vraiment très particulier, du Premier Goetheanum et des constructions adjacentes réalisées par Rudolf Steiner à Dornach, dont les travaux commencent en 1913. La place de toutes ces tendances dans le cadre de ce que nous appelons aujourd'hui sous le titre générique «Art Nouveau» doit être mis en évidence et l’histoire de ce courant doit être récrite. Dans cette nouvelle étape historique, le jugement de valeur doit jouer un rôle plus important qu’auparavant. Au fond, la qualité de l’architecture est celle qui décide de son importance et de sa place dans l’histoire, d’autant plus quand nous parlons d’un mouvement pour lequel, comme on a déjà vu, la dimension artistique est fondamentale.

Le courant Art Nouveau a des origines multiples : Gothique revival, celtique revival, le mouvement Arts & crafts, le symbolisme, l’historicisme, l’orientalisme. Les noms de William Blake, Ruskin, Morris, Crane, Breadsley, Dresser, Mackmurdo peuvent être cités comme prédécesseurs.

Stephen Tschudi Madsen, dans son livre Art Nouveau de 1967, met en évidence quatre modes de conception de ce style, en prenant en considération les différents aspects de la forme, à savoir :

S'il est considéré un général comme un style essentiellement décoratif, où l’ornement -des lignes courbes d’inspiration végétale et animale, en Belgique et en France, ou bien des éléments géométriques plus abstraits en Écosse et Autriche- a un rôle prépondérant, il ne faut quand même pas négliger une vision plus profonde où la structure fut impliquée dans l’œuvre artistique – due à l’influence des écrits du Viollet le Duc sur certains créateurs de l’époque - Victor Horta (1861-1947) et Antoni Gaudi i Cornet (1852-1926) en premier lieu. La liaison entre la structure et la décoration (ornement) est évidente dans les œuvres réalisées par ceux-ci : la maison Tassel de Bruxelles, conçue par Horta en 1892-93 semble surgir comme Athènes de la tête de Zeus, une illustration parfaite de cette de concevoir l’architecture. Pour lui, comme pour Gaudi, la structure naît avec l’ornement.

À l’architecture Art Nouveau est propre une esthétique basée surtout sur une composition asymétrique du volume et des façades mais aussi du dessin de la décoration. Les baies des portes et des fenêtres, elles aussi asymétriques, sont, dans pas mal des cas, encadrées par des arches en forme d’un fer à cheval ou bien elles prennent des courbes basées sur plusieurs centres. L’atelier photographique Elvira de Munich par Auguste Endell (1871-1925), la Maison Batló et la maison Mila par Gaudi ou bien la bibliothèque de l’École d’Arts de Glasgow par Mackintosch et le Château Beranger par Hector Guimard -tous ayant une asymétrie bien équilibrée- illustrent ce propos.

Réalisée d’une manière artisanale, ou plus exactement sans utiliser des technologies modernes, l’architecture Art Nouveau utilisera spécialement des matériaux tels que des plaques céramiques en différentes formes et couleurs, le fer, aussi bien aux éléments structuraux qu’à la décoration (parapets des balcons, balustrades d’escalier, grillages, palissades, falots, etc. Le verre, la pierre taillée, les essences de bois précieux utilisés aux intérieurs et aux meubles sont mis en œuvres dans des manières très personnelles avec l’évident désir de particulariser l’architecture, pour que l’empreinte personnelle soit plus visible.

Parfaitement coagulé, le style va paraître quand même à Bruxelles en 1892-1893 dans l’œuvre d’un architecte  très doué, Victor Horta à qui on ajoute d’autres, de la stature de Paul Hankar (1859-1901), Serrurier-Bovy (1858-1910), Henri Van de Velde (1863-1957). Ce dernier, qui va travailler beaucoup en Allemagne, apportera le Style Art Nouveau dans ce pays où il va se développer sous le nom Jugendstil à Munich et à Darmstadt.

Mais le centre international du style Art Nouveau va se fixer en France où deux pôles seront très actifs : à Paris, où il y a toute une pléiade d’artistes, en commençant avec l’architecte Hector Guimard, le bijoutier René Lalique (1860-1945) et le commerçant d’art Siegfried Bing (1830-1905). En même temps, à Nancy, en Lorraine, fleurit une école dont le leader sera l’artiste en verre Emile Gallé (1846-1904), et où va activer l’architecte Emile André (1871-1933) et l’artiste décorateur Louis Majorelle (1859-1929) et ainsi de suite.

Une école toute à fait intéressante va naître à Glasgow où travaille comme architecte et décorateur Charles Rennie Mackintosch avec sa femme, Margaret Macdonald (1865-1933).

L'Autriche, où le style va s’appeler Sezession, va créer des architectes prestigieux comme Joseph Hoffmann (1870-1956) et Joseph Maria Olbrich (1867-1908), élèves de Otto Wagner (1841-1918), lui aussi un important précurseur du courant. Dans l’acception de la variante autrichienne du style Art Nouveau, un rôle notoire sera joué par le peintre Gustave Klimt (1862-1918), considéré comme leader du mouvement sezession.

En Italie, le style sera connu sous le nom de Floreale et aura comme principaux vecteurs les architectes Guiseppe Sommaruga (1867-1917) et Raymondo d’Aronco (1857-1932) chez qui persiste encore une note de classicisme.

La Hollande et les pays de Scandinavie, moins le Danemark, auront leurs propres variantes du style Art Nouveau. La Finlande constitue un cas tout à fait intéressant dans ce sens, où Eliel Saarinen (1873-1950), Herman Gesellius (1874-1916) et Armas Lindgren (1894-1929) vont construire le pavillon de leur pays considéré comme un manifeste à l’Exposition de 1900 de Paris - la Finlande était à cette époque Grand Duché, faisant partie de l’empire russe. Dans la même période, Lars Sonck (1870-1956) illustre par toute une série des réalisations, parmi lesquelles la Cathédrale de Tampere considérée par St. Tschudi Madsen comme l’un des chefs d’œuvres de l’architecture ecclésiastique du style Art Nouveau en Europe.

Aux États Unis, dans le domaine des arts décoratifs, un rôle extrêmement important sera joué par Louis Comfort Tiffany (1848-1933). L’École de Chicago, et Louis Sullivan (1856-1924) tout particulièrement, est considérée par beaucoup de spécialistes, par Nicolaus Pevsner comme par Klaus Jürgen Sembach, comme faisant partie de ce courant. Du point de vue de la forme, il n'existe toutefois que peu de traits communs entre le style Art Nouveau européen et l’École de chicago, même dans la variante Sullivan.

Pas en dernier lieu, en Catalogne où il est connu sous le nom de Modernismo, va fleurir peut être la variante la plus intéressante et vitale pour le style Art Nouveau européen. Une personnalité de génie, comme Gaudi donna une éclat spécial à la création artistique catalane, mais, à part lui,  une suite des personnalités illustre une variante extraordinaire du style Art Nouveau. Citons Lluis Domenech i Montaner (1849-1923), Puig i Cadafalch (1867-1957) et Joseph Maria Jujol (1879-1949) pour ne mentionner que les plus célèbres.

Dans certains endroits de l’Europe, le style Art Nouveau va souvent être mélangé avec le national-romantisme, combiné avec l’historicisme, aux racines plus anciennes, même du milieu du XIXème siècle. De cette manière, va être construit, à Prague, le Théâtre National. Avec des nuances différentes, mais plus ou moins semblables, nous rencontrerons le même cas en Finlande (où, selon les affirmations de K.J. Sembach, la réforme artistique construite par le style art nouveau a exprimé de façon très prégnante le sentiment national), en Hongrie (où Kos Karoly, suivant la ligne de Saarinen & co va proposer une architecture extrêmement intéressante dont les racines doivent être recherchées dans le passé architectural de la Transylvanie), en Roumanie (où Ion Mincu (1852-1912) et Petre Antonescu (1873-1965) vont faire des incursions intéressantes dans l’histoire et les traditions architecturale roumaines.

Nous considérons qu’il serait intéressant à signaler en final, sans avoir la prétention de donner une délimitation très claire dans le puzzle que la recherche sur le style Art Nouveau implique aujourd’hui, la manière avec laquelle l’historiographie a perçu le courant Art Nouveau.

Pour Nicolaus Pevsner, en 1936, le style Art Nouveau est «the blind alle».

En revanche, pour certains chercheurs contemporains, comme William J.R. Curtis, Art nouveau représente la porte d’entrée vers l’art moderne.

Le lieu de naissance diffère lui aussi : La Grande Bretagne pour l’Encyclopédie Britannique, édition XV, Chicago 1977, Bruxelles pour Taschudi Madsen ou François Loyer.

L'étendue géographique varie elle aussi. Taschudi Madsen analyse la présence et les caractéristiques du style. En Belgique, France, Écosse, Catalogne, Allemagne, Autriche, Hollande, les Pays Nordiques, Italie et États Unies ; ici, il paraît que l’espace de manifestation de ce style se termine. En échange, le numéro dédiée au style Art Nouveau par la revue New architecture (no. 6, Octobre 2000), éditée à Londres par Andreas Papadakis, ajoute la Pologne, la République Tchèque, l’Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Russie et les pays Baltes.

La période où le style a été considéré actif, diffère elle aussi beaucoup, comme nous l’avons montré ci-dessus. Nous signalons que, pour François Loyer, elle ne dure ni dix ans ni ne correspond à l'apogée de la carrière de Victor Horta, le début datant de 1893, quand ce dernier a réalisé les maisons Autrique et Tassel et fini en 1902, "à l’occasion de l’Exposition d’Arts Décoratifs de Turin, quand se multiplient les critiques contre un style dont les extravagances sont damnées" .

Pour le moment, la recherche doit être continuée, pour mettre en évidence tous les productions architecturales, d’art et art décoratif du temps. Les chercheurs qui viendront disposeront ainsi d’un tableau plus concret pour ne pas dire complet, de cette période. Avec ces études supplémentaires, le phénomène prendra un nouveau contour. C'est le but de notre recherche.

Alexandru Beldiman



[1] Le cas de la Finlande est remarquable et bien surpris de ce point de vue dans le livre de Fabienne Chevalier « L’œuvre d’Eliel Saarinen en Finlande et la question de l’architecture Nationale de 1898 à 1909 ». Publication de la Sorbonne 2001.

[2] Dans le même sens, le Dictionnaire du XIXème siècle PUF 1997, sous la direction de Madeleine Ambrière, au chapitre Jugendstil, page 620 cite des œuvres réalisées jusqu’en 1908.